Une opinion de Florent Verfaillie, Karla Vanraepenbusch et Jan Julia Zurne, historiens au Centre d’Etude et de Documentation « Guerres et sociétés contemporaines » (Cegesoma)

Il semble toujours aussi difficile de reconnaître clairement la responsabilité de Léopold II. La quête de l’objectivité est la ligne directrice de l’historien. Nul ne peut pourtant être parfaitement neutre, surtout avec un sujet sensible comme la colonisation.

Dans ces colonnes, Pierre-Luc Plasman, historien de l’UCL et spécialiste du Congo belge, publiait il y a peu un texte, à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Léopold II (1). Il y qualifiait le débat actuel sur le passé colonial de la Belgique de « dichotomique », comme ayant peu évolué depuis plus d’un siècle, et il renvoyait dos à dos des positions « excessives » et « caricaturales », mettant en garde contre « un débat stérile ». Toutefois, l’auteur lui-même se défendait de prendre position quant à la responsabilité de Léopold II en la matière, arguant que la démarche historienne entrait ici en conflit avec la posture du jugement. Il se contentait dès lors de constater les antagonismes, et de conclure que la connaissance du règne du souverain et de sa vie privée s’avérait nécessaire pour « mieux comprendre qui était cet homme ».

Nuancer n’est pas noyer

Nous ne sommes pas historiens de la colonisation. Toutefois, en tant que doctorants en histoire spécialisés dans l’étude des conflits du vingtième siècle, nous sommes familiers des situations d’occupation et des violences ainsi engendrées, qui ne sont pas sans pertinence pour appréhender l’expérience coloniale. Nous sommes interpellés par le fait qu’à l’heure actuelle, il semble toujours aussi difficile en Belgique, y compris parmi les historiens, de reconnaître clairement et sans faux-semblants la responsabilité de Léopold II à l’égard de ce qui se déroula au sein de sa propre entreprise coloniale.

Certes, il est important de nuancer son rôle, car le roi ne gérait que d’assez loin sa colonie. Mais nuancer n’est pas noyer, et présenter Léopold II comme une victime de la propagande pacifiste pose question. Ceci est d’autant plus interpellant qu’en d’autres occasions, le même auteur décrit très bien les atrocités commises ainsi que le refus du roi de les admettre, après pourtant quelques réactions initiales, sombrant dans l’aveuglement le plus complet .

Pourquoi donc, dès lors, tant de contorsions ? La quête de l’objectivité est la ligne directrice du métier de l’historien. Pour autant, nul ne peut se targuer d’une parfaite neutralité, en particulier lorsqu’on traite d’un passé aussi sensible que celui des guerres ou de la colonisation. Faire preuve de bien des nuances est essentiel. Ceci dit, cette règle doit s’appliquer à toutes les parties.

Manier d’infinies subtilités à l’endroit de Léopold II tout en qualifiant son opposant Morel de « propagandiste » au « caractère excessif et zélé » semble relever d’un sens de la nuance à géométrie variable, particulièrement en regard de la gravité des faits reprochés. Il en va de même lorsqu’on réduit l’évolution des débats actuels autour d’importants enjeux mémoriels à la dichotomie outrancière des polémiques du siècle précédent.

Gare au débat stérile

Par ce discours, c’est la critique même à l’égard de Léopold II et surtout de son entreprise coloniale qui se voit incidemment décrédibilisée. Quel rôle pour l’historien, dès lors, dans le débat public ? A la posture traditionnelle de l’autorité neutre et en retrait – qui apparaît comme une chimère -, nous préférons celle de l’objectivation par la pédagogie des différentes interprétations historiennes, une pédagogie qui intègre pleinement la conflictualité des interprétations actuelles. Cette dernière requiert de dépasser les éventuelles perceptions publiques dichotomiques dont la simple description en lieu et place des faits (la réalité des massacres) ne permet pas de changer, précisément, ces perceptions erronées.

L’historien a vocation à susciter le débat et à inviter le public à se saisir de son rapport au passé. La position de l’historien ne doit donc pas être de « laisser du temps au temps », à l’instar de Van Bilsen (2), ou de mettre en garde contre « un débat stérile ». Il s’agit de s’engager personnellement dans ce débat, de proposer une interprétation assumée, de façon à ouvrir la discussion et à offrir un gage d’objectivité plutôt que de neutralité. Le rapport entre une société et son histoire est inévitable et indispensable. Et il est toujours en partie politique. Il ne doit par conséquent pas être abandonné aux seuls historiens.

—> (1) « Léopold II, du héros au vilain de l’histoire », La Libre des 17-18 décembre 2016.

—> (2) Jef Van Bilsen est l’auteur en 1956 du « Plan de trente ans » qui visait une indépendance lointaine du Congo. Celle-ci surviendra cependant à peine quatre ans plus tard.

Source : www.lalibre.be