Entretien avec Saïd BOUAMAMA (SB) et Kalvin SOIRESSE NJALL (KSN) réalisé par Yves LODONOU (YL) de Radio Campus/Sous l’Arbre à Palabre

 

YL : A propos de la couverture des deux tomes, on observe respectivement un portrait de femme et d’homme. Certains courant philosophiques ont toujours véhiculés que l’homme a été le premier sur la terre et que partant de lui on a créé la femme avec une partie de ce dernier. Sans relent sexiste et sans provocation aucune par rapport au lieu qui nous accueille ce soir, nous souhaiterions savoir votre motivation à avoir choisi sur le tome 1 un portrait de femme, et sur le second le portrait d’un homme.

 

SB : Les femmes en Afrique sont les premières à supporter le poids des guerres. Il existe en effet une dimension genrée des guerres avec des violences spécifiques faites aux femmes et avec le choix fréquent du viol et des violences sexuelles comme arme de guerre. Les Africaines sont également souvent celles qui portent sur leurs épaules la survie de la famille élargie. Elles ont été et sont enfin un des vecteurs importants des transmissions des histoires et des mémoires culturelles et de résistances. Pour toutes ces raisons nous voulions commencer par un portrait de femme. La contribution des femmes aux résistances africaines reste largement sous-estimée et silenciée. En commençant par un portrait de femme, nous voulions modestement apporter notre contribution à la réparation de cette injustice.

 

YL : Toujours par rapport à la couverture, permettez-nous de s’attarder sur le titre des ouvrages. Manuel Stratégique de l’Afrique.

Qu’est-ce qui vous a inspiré à titrer l’ouvrage sous ce nom ?

 

SB : Les hésitations pour le titre ont été nombreuses. Nous avons choisis d’utiliser le terme de « stratégique » car à de nombreux égards, il caractérise la place spécifique de ce continent par rapport aux autres. Stratégique l’Afrique l’est pour les grandes multinationales et les Etats impérialistes en raison de ses multiples ressources.  Une partie de ces ressources du sous-sol terrestre et maritime s’appelle d’ailleurs « minerais stratégiques ». Ces minerais nécessaires aux industries de pointes et d’armements sont l’objet d’une concurrence effrénée. C’est cette concurrence qui conduit à la multiplication des guerres pour accéder à ces ressources, empêcher un concurrent d’y accéder ou contrôler les voies de passages vers les gisements. Le terme de « manuel » est pour sa part issu d’une volonté de rompre avec des présentations non contextualisées des guerres en Afrique. En multipliant les descriptions des guerres sans les resituer dans leurs contextes historiques, géographiques et économiques, de nombreux reportages médiatiques diffusent une explication erronée des causalités des drames qui meurtrissent le continent. A ne pas prendre en compte les héritages de l’histoire esclavagiste, coloniale et néocoloniale, on se condamne à des conclusions afro-pessimistes. A occulter les enjeux économiques, on débouche inéluctablement à des explications culturaliste des guerres (tribalisme, ethnisme, conflits ancestraux, etc.). A négliger les enjeux stratégiques et l’ingérence des puissances impérialistes, on en arrive à cautionner les nouveaux visages de la dépendance que sont le néocolonialisme et le discours sur les « droits de l’homme ». C’est pourquoi chaque partie des deux tomes et chaque chapitre consacré à un pays s’enclenche par une description des contextes historique, économique et stratégique.

 

YL : Abordons à présent la structuration des deux bouquins. On remarque qu’ils ont été élaborés par partie et par région. A la lecture ce qui nous a une fois encore interpellé c’est le premier point de chaque partie/région. Est-ce un fil conducteur voulu pour guider votre démarche rédactionnelle ?

 

SB : Oui vous avez bien compris la logique de rédaction de l’ouvrage. Il s’agissait de distinguer les « déclencheurs » des conflits et des guerres et les causes réelles. Les déclencheurs masquent souvent les réelles causes. C’est pourquoi s’arrêter aux déclencheurs ne permet pas de comprendre la situation en Afrique. En fait les ingérences des pays impérialistes en Afrique prennent de multiples prétextes pour se légitimer. Ici on dira que l’oppression d’une minorité nécessite une intervention militaire urgente. Là on avancera l’urgence d’agir contre un dictateur qui opprime son peuple. Ailleurs on avancera l’urgence humanitaire pour envoyer des armées occidentales. Derrière ces prétextes (qui peuvent bien sûr s’appuyer sur des oppressions réelles) se cache en réalité les trois sources essentielles des guerres contemporaines en Afrique : l’accès à des ressources, le contrôle d’une zone stratégique, le frein mis à une puissance concurrente sur le plan économique et en particulier la Chine et les autres puissances émergentes. Pour ne plus confondre « déclencheur » et « cause » il est incontournable de recontextualiser historiquement, économiquement, géographiquement et stratégiquement. 

 

YL : Sauf erreur d’appréciation, notre impression est que certain pays ne se retrouvent pas dans la bonne région mais la thématique abordée dans les sous-chapitres déclinés par région est très illustratives. Si on se fie à ces régions, selon vous est ce que l’Afrique a-t-elle vraiment besoin des frontières ? ou bien c’est votre stratégie à amener le lecteur à cibler l’enjeu de la problématique au-delà des frontières ?

 

SB : Le choix du découpage en région peut se réaliser selon de nombreux critères. Nous avons fait le choix d’adopter les découpages choisis par les pays africains eux-mêmes par le biais de l’OUA d’abord et de l’Union Africaine ensuite. Cela étant posé, il reste que plusieurs pays pourraient être situés dans plusieurs régions. Enfin certaines des guerres qui ensanglantent le continent portent des enjeux concernant plusieurs régions. Bien sur cette complexité révèle l’arbitraire des frontières coloniales et pose la question de leur dépassement. Que ce soit sur les plans économiques, politiques ou même militaire la construction du rapport de forces permettant une sortie de la dépendance nécessite une dynamique panafricaine. C’est toute l’actualité du message de Nkrumah qui reste d’une grande modernité.

 

YL : Comme enjeux, nous aimerions citer :

  • Scandale géologique (est-ce un crime ?)
  • Primauté géostratégique
  • Pré « carré français »
  • Porte de l’Afrique et ses enjeux
  • Afrique du nord comme pont stratégique

Est-ce que tous ces enjeux constituent ils les MAUX auxquels le continent est exposé ? D’aucuns trouvent plausible cette affirmation. Si tel est le cas, selon vous comment doit-on s’y prendre pour circonscrire la gangrène ?

SB : La simple énonciation de cette liste non exhaustive suffit à répondre positivement à votre question. Les ressources du sous-sol terrestre et maritime africain sont la clef explicative des logiques prédatrices qui ont conduit hier au colonialisme et qui mène aujourd’hui à la misère économique et aux guerres. On comprend dès lors que la solution ne peut se trouver que dans le combat pour ce qui est désormais appelé par les militants progressistes africains la « seconde indépendance ». Une indépendance politique qui n’est pas accompagnée d’une réelle souveraineté économique est illusoire.  Mais la simple volonté politique ne suffit pas en termes de rapport de forces. En témoigne les assassinats des leaders qui se sont engagés dans cette voie mais aussi les sabotages et coups d’Etat qui ont interrompus les expériences émancipatoires africaines depuis les indépendances des années 60. De Lumumba à Sankara en passant par Nkrumah ou Keita les puissances impérialistes et leurs représentants africains n’ont eu cesse d’empêcher ces expériences de se développer. Outre la volonté politique nous avons besoin d’une solidarité panafricaine capable d’épauler les peuples et pays qui sont en rupture avec la dépendance néocoloniale. 

YL : Dans chaque thématique abordée on constate que vous partez du contexte historique avant de s’attaquer à la problématique. Qu’est-ce que vous avez voulu fait comprendre au lecteur ?

 

SB : L’histoire pour un continent comme l’Afrique n’est pas seulement une réalité du passé que nous devrions connaître pour simplement ne pas oublier. L’esclavage puis la colonisation ont permis le développement industriel du centre économique européen en détruisant entièrement les économies africaines, en brisant les rythmes et équilibres démographiques et en perturbant les identités donnant sens à l’existence. La pauvreté et la misère africaine a pour autre face le développement industriel occidental. Le développement des uns est dans le même temps le non développement des autres. C’est pourquoi nous devons d’ailleurs exiger une réparation pour les dégâts subis. Alors que de nombreux pays africains sont asphyxiés par le paiement d’une dette unique, c’est en réalité les anciennes puissances coloniales qui ont une dette à restituer pour les pillages réalisés, les vies humaines sacrifiés, les équilibres économiques et culturels détruit, etc. Cette dette est encore renforcée aujourd’hui par la dette écologique issue des politiques actuelles d’extraction des ressources par les multinationales qui continuent ainsi la destruction du continent.   

 

Pour mener à bien cette longue histoire de prédation des pays ont été charcutés, des peuples ont été séparés par des frontières artificiels, des diversités ethniques ont été instrumentalisée en privilégiant certaines ethnies et en défavorisant d’autres. Tous ces facteurs constituent des points de fixation sur lesquels s’appuient les stratégies des grandes puissances lorsqu’elles ont besoin de trouver un discours de justification à leurs interventions. Il en découle la nécessité de désarmer ces sources potentielles d’ingérence en mettant en œuvre des politiques démocratiques mettant fin aux inégalités héritées entre ethnies, entre régions, entre convictions religieuses. On comprend dès lors l’importance pour les pays africains de disposer d’Etats capable de mettre en œuvre de telles politiques égalitaires. C’est pour cette raison que des organismes comme la banque mondiale, le FMI ou l’Union Européenne imposent dans leurs accords un retrait de l’Etat. Ainsi depuis la décennie 70 les Plan d’Ajustements Structurels du FMI et de la banque mondiale imposent des conditionnalités pour l’octroi des prêts qui ne sont rien d’autres qu’un affaiblissement de la capacité d’intervention correctrice des Etats.     

 

Toute cette histoire ancienne mais aussi plus récente est un facteur à prendre en compte incontournable pour comprendre les véritables causes des guerres africaines contemporaines.

 

YL : Les ouvrages comportent un ensemble de photos et également des citations de grandes figures PAN-AFRICAINS au début de chaque chapitre. Est-ce un lien entre votre précédent ouvrage « FIGURES DE LA REVOLUTION AFRICAINE, De KENYATTA à SANKARA » ou est-ce une projection ciblée vers tout public notamment la jeunesse et les aînés ?

 

SB : Il s’agit bien entendu d’un lien avec mon ouvrage précédent qui tente de restituer la pensée des leaders des luttes de libération nationale qui me semblent incontournable pour les luttes des nouvelles générations africaines.  Leurs écrits restent d’une grande modernité compte-tenu des invariances entre l’Afrique de cette époque et l’Afrique contemporaine en dépit des mutations qui les distinguent par ailleurs : économie extravertie, économie répondant aux besoins du marché mondial et non aux besoins des peuples locaux, dépendance technologique, culturelle, scientifique, etc. Bien entendu les nouvelles générations militantes auront, à trouver elles-mêmes les voies de leurs émancipations mais elles ne pourront le faire qu’en connaissant l’œuvre de leurs prédécesseurs. La transmission de l’histoire militante et des résistances est une partie incontournable de la transmission des histoires.

 

YL : Au verso des ouvrages, vous avez laissé à l’appréciation de toute personne avisée une série de question que nous allons reprendre ici :

 

  1. Comment un continent aussi riche ne parvient-il pas à se développer ?

 

SB : Tel est en effet le paradoxe africain que d’être doté d’une richesse du sous-sol côtoyant une misère des êtres humains. Devant un tel paradoxe deux voies explicatives s’offrent au raisonnement. La première renvoie aux victimes la responsabilité de la situation. Les peuples africains (ou leurs cultures) seraient responsables de ce qui leur arrive. Certains parleront d’une culture africaine allergique à l’histoire, d’autres d’un tribalisme et d’un ethnisme congénital et empêchant toute stabilité, d’autres encore de cultures banalisant la violence, etc. Bref ces explications culturalistes orientent l’effort de compréhension dans vers une internalisation des causes avec comme effet une cécité sur les causes externes. La seconde voie qui est la nôtre est matérialiste dans la mesure où elle tente de prendre en compte l’ensemble des facteurs objectifs qui débouchent sur ce paradoxe. Les enjeux économiques et des pratiques d’ingérences qu’ils suscitent constituent dès lors l’explication du paradoxe.

 

  1. Quels mécanismes ont après les indépendances prolongés l’état de dépendance ?

 

SB : Les mécanismes utilisés constituent ensemble le néocolonialisme qui n’est rien d’autres qu’une mutation de forme du colonialisme pour se perpétuer avec un nouveau visage. Du maintien d’une monnaie coloniale comme le Franc CFA empêchant toute souveraineté économique, aux accords de défense réservant l’accès aux minerais stratégiques à l’ancienne puissance coloniale en passant par les instances de la francophonie construisant durablement une dépendance culturelle des élites africaines, la logique de tous ces mécanismes restent la même : la construction systémique et structurelle d’une dépendance au profit des intérêts des grandes puissances industrielles. A ces mécanismes spécifiques à l’ancien colonisateur français, s’ajoutent les logiques concernant toutes l’Afrique touchant à la problématique de la dette. Nous l’avons soulignés plus haut la dette est le prétexte pour imposer une libéralisation complète c’est-à-dire pour affaiblir les capacités d’intervention de l’Etat dans la construction nationale et les politiques sociales. Les accords de partenariat économique de l’Union Européenne vont dans la même direction en imposant une concurrence entre le petit commerçant sénégalais et le groupe Auchan ou entre le petit producteur de riz malien et une multinationale du riz.

 

  1. Quels y sont les enjeux pour les grandes puissances ?

 

SB : Nous l’avons soulignés plus haut l’Afrique recèle une part importante des minerais stratégiques de la planète et les découvertes en hydrocarbures offshore ne cessent de se multiplier. L’accès à ces ressources, le contrôle des voies d’acheminement et les obstacles mis aux concurrents sont les trois facteurs essentiels des déstabilisations contemporaines du continent.

 

  1. Les guerres dites tribales ont elle des causes cachées ?

 

SB : La tribu comme l’ethnie sont des catégories historiques et des formes de regroupements des êtres humains pour répondre à leurs besoins. Loin d’être des entités juxtaposées, elles étaient avant la colonisation enserrées dans un système d’interactions et d’échanges avec de nombreux emprunts mutuels, des complémentarités et des solidarités. C’est l’esclavage et la colonisation qui sont venus interrompre cette longue histoire et la figer dans le seul face à face avec le colonisateur. Ce dernier a mis en œuvre une multitude d’instrumentalisation du fait ethnique à des fins de division en instituant une hiérarchisation ethnique.  Dans la lutte pour les indépendances ces divisions ont été largement transcendées pour ouvrir sur une dynamique et une aspiration nationale. Le néocolonialisme qui s’installe dans la décennie 60 ne répond pas aux espoirs des indépendances et reconduit les inégalités héritées du passé. Derrière ce que l’on appelle « guerre tribale » se cache en fait l’instrumentalisation des mécontentements par des acteurs extérieurs qui profitent ainsi du chaos.  

 

Un tout grand merci à Saïd BOUAMAMA pour son éloquence et sa prestance devant un parterre de jeunes et d’aînés venus à ce rendez-vous d’échanges mutuels.

Cet entretien a été préparé avec le concours de Aliou BALDE et la Cellule Communication du CMLCD dans le cadre du LUMUMBA DAY le 17/1/2019 aux facultés universitaires Saint-Louis.

Rappel : PENSEE ET STRATEGIE POLITIQUE DE LUMUMBA. QUELLE LECONS POUR L’AFRIQUE ET SES DIASPORAS AUJOURD’HUI ? Tome I & II

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Sous l’Arbre à Palabre (FB)