Colonisation: quand un politique français donne une leçon mémorielle à certains politiques belges dans le déni

La sortie d’Emmanuel Macron sur la colonisation en Algérie a eu au moins un mérite en Belgique: celui de révéler le paradoxe de la relation qu’une partie du monde politique belge a par rapport à l’histoire et à la mémoire de la colonisation belge. A titre d’exemple, le rapport des libéraux surtout francophones ( MR), d’une partie des démocrates chrétiens des deux côtés du pays (cdH et CD&V) et des nationalistes flamands est au mieux celui d’une ignorance profonde, et au pire un déni complet ou un cynisme vis-à-vis des nombreux crimes et méfaits commis.

Il en est de même d’une grande partie de la presse francophone belge. Sans l’écho de la presse française sur la polémique Macron, la résolution sur la mémoire coloniale déposée récemment par le groupe écologiste à travers le député fédéral Benoît Hellings serait complètement passée inaperçue.

Lisez plutôt l’enquête de Paris match Belgique.

Après la sortie fracassante d’Emmanuel Macron sur le rôle « criminel » de la France en Algérie, le PS, le MR, le PTB et Ecolo reviennent sur leur responsabilité et le chemin qu’il reste à parcourir à la Belgique vers la « réconciliation » avec son ancienne colonie, la République démocratique du Congo.

La colonisation, un crime. Plus encore, « un crime contre l’humanité », une « vraie barbarie ». C’est avec ces mots forts que le candidat Emmanuel Macron, en voyage en Algérie, a qualifié mercredi la colonisation française devant les caméras d’une chaine locale. « La colonisation fait partie de l’histoire française (…). Ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes », a-t-il ajouté, confronté par un journaliste.

La sortie, hautement politique et qui intervient en pleine campagne pour la présidentielle, a provoqué un tollé dans les rangs des Républicains et du Front national, qui ont dénoncé la position. En Belgique, dans un pays au passé colonial également lourd, comment auraient réagi nos politiques ? Le gouvernement devrait-il réitérer et approfondir ses excuses envers le peuple congolais, ou la Belgique en a-t-elle déjà suffisamment fait ?

« Dire que la colonisation belge au Congo a été un crime contre l’humanité, c’est un fait », réagit David Pestieau, le vice-président du Parti du Travail de Belgique, au micro de Paris Match. « La colonisation sous Léopold II, cela a été reconnu, il y a eu des crimes, des mutilations, de la malnutrition, de l’esclavagisme… Selon plusieurs sources, il y a eu des millions de morts », ajoute celui qui est également responsable d’étude au sein du parti. Pour M. Pestieau, cette violence a été rémunératrice pour « certaines grandes fortunes belges », qui se sont enrichies de cette exploitation.

Dans le camp de Macron, on retrouve également le PS d’Elio Di Rupo, pour qui « des crimes ont été commis au nom de et par la colonisation belge. C’est un fait qu’il faut regarder en face et pour lequel nous devons collectivement assumer une responsabilité historique ». Dans le discours d’Emmanuel Macron, rien de choquant donc, pour l’ex-Premier ministre.

Le temps des colonies est « over »

Du côté du MR, on parle plutôt de « contexte historique ». « Le temps des colonies est « over » », soutient Jean-Jacques Flahaux, historien et président du MR international. Les propos de Macron vont trop loin et ne sauraient recouvrir la signification officielle de « crime contre l’humanité », une expression « extrêmement lourde » selon le réformateur. « On peut parler de ça pour le génocide arménien, pour la Shoah, mais ici ce n’est pas le bon terme », précise-t-il, avant d’ajouter, sur le fond : « La colonisation en Afrique, partait (…) d’une lutte contre l’esclavage (…) Mais on ne peut pas dire que c’est toute une population qui a été visée et touchée par la colonisation dans le but de son élimination ».

La Belgique doit-elle demander pardon ?

Des excuses de l’ancien État colonial ? « Je pense même qu’il faudrait aller plus loin, pas seulement avec des excuses ! Il faut reconnaitre ses fautes et reconnaitre que la Belgique a pillé une partie des richesses du Congo, et a fait sa richesse à l’époque sur le dos des Congolais », revendique David Pestieau du PTB, revenant par ailleurs sur l’affaire de l’éventuelle future place Lumumba, qui agite régulièrement le débat politique, mais également citoyen. Pour le Parti des Travailleurs, sa création « pourrait évoquer le fait que ne nous ayons compris que la colonisation a été une page noire de l’histoire de la Belgique. Ce serait le minimum ».

©Google Maps – Sur Google, la place existe déjà. À Mantogé en revanche, toujours pas de trace officielle de la place Lumumba.

Un travail de reconnaissance qui a, en partie du moins, déjà été réalisé, rappelle le PS, puisqu’en 2002, la Belgique avait présenté ses excuses au peuple congolais pour le rôle du pays dans la mort de son Premier ministre en 1961. « Si nous saluons cette initiative (…), nous reconnaissons cependant que cette question de la colonisation belge reste sensible voire encore un peu taboue et nous pensons qu’un véritable travail de mémoire devrait être mené », complète le président du parti, Elio Di Rupo.

L’heure de la leçon

Pour Benoit Hellings, député fédéral Ecolo, ce travail n’existe pas, aujourd’hui, en Belgique. S’il donne raison à Macron, dans l’objectif d’assumer le passé, il estime que « le problème aujourd’hui, c’est que la Belgique n’a pas les moyens scientifiques de l’assumer ». C’est pour cette raison qu’il a déposé hier à la Chambre des Représentants une résolution qui a pour but d’entamer un travail scientifique approfondi sur la période coloniale belge, de 1885 à l’indépendance du Congo.

« Aujourd’hui, malheureusement ce travail n’existe pas. Si l’on passe par l’étape de l’étude, c’est parce qu’il s’agit d’une histoire pénible, une histoire douloueuse, une histoire de morts, de racisme, d’exclusion », estime Hellings, « le but est de pouvoir faire le bilan du rôle qu’ont joué toutes les institutions – et pas seulement l’État belge (…) dans les entreprises coloniales ». L’Ecolo reconnait néanmoins, aujourd’hui déjà, que le processus colonial belge a été violent et raciste. « Je ne considère pas en soi que la Belgique ait apporté de bonheur et du développement en Afrique – ou pire, la civilisation », ajoute-t-il, rebondissant sur les propos passés de Macron, qui avait également parlé des « bienfaits de la civilisation » dans le cas de la France et de l’Algérie.

©AFP STORY / AFP PHOTO / GEORGES GOBET – En 2013, avant sa fermeture pour rénovations, le hall du musée de l’Afrique de Tervuren exposait toujours une haute statue de Léopold II.

Le texte avait déjà été présenté l’été dernier, mais avait été modifié pour obtenir le plus de soutiens possibles. Il est désormais cosigné par des élus socialistes flamands et francophones, ainsi que par Défi et le PTB. « On a essayé d’avoir les libéraux et les nationalistes, mais ça n’a pas été possible. Ni les chrétiens-démocrates », complète Benoît Hellings. L’objectif de la résolution n’est pas d’emblée de montrer la responsabilité de la Belgique, mais, « comme c’est douloureux, de passer par l’étape nécessaire et intermédiaire de l’étude ». Si au terme de ce travail, l’État reconnait sa responsabilité, l’étape suivante, c’est « la réconcilition (…) et de demander pardon aux peuples qui ont subi ce processus », selon Ecolo, qui a choisi la manière douce.

Ce dont le gouvernement belge devrait s’excuser, c’est d’avoir mal préparé le chemin vers la décolonisation

Là où la Belgique devrait vraiment s’excuser, pour le MR Jean-Jacques Flahaux, « c’est d’avoir mal préparé le chemin vers la décolonisation ». Il poursuit : « On n’a pas préparé d’élites africaines qui ont pu reprendre le pays et le résultat a été un recul ». Il juge ainsi les déclarations de Macron « regrettables, parce qu’elles ne font rien avancer », ne proposant aucun partenariat avec l’Algérie. Il faut lancer « un accompagnement. On ne doit pas avoir cette vision passéiste, néo-coloniale, de l’Européen qui dicte sa façon de vivre, mais on doit offrir notre aide », estime Flahaux.

©AFP PHOTO / SIMON MAINA / AFP PHOTO / SIMON MAINA – Le Roi Albert et la Reine Paola en visite en RDC en 2010, pour les 50 ans de l’indépendance du pays.

Une vision relativement opposée à celle du PTB, qui déplore que la Belgique continue à traiter la RDC avec « ce paternalisme, ce chauvinisme, ce côté « on va vous faire la leçon, nous, on connait les droits de l’Homme » ». « Quand j’entends des politiques belges faire des critiques aux Congolais, je pense qu’ils devraient être un peu plus humbles », conclut David Pestieau.

 Source: www.parismatch.be
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